L’intelligence artificielle écrit vite. Très vite.
En quelques secondes à peine, l’intelligence artificielle est capable de produire des textes structurés, grammaticalement corrects, lisibles et parfois même suffisamment convaincants pour donner l’illusion d’un travail éditorial sur moi. Pour de nombreux dirigeants, la tentation est alors immédiate : pourquoi continuer à confier la rédaction à un professionnel lorsque des outils automatisés semblent capables de fournir le même résultat, plus rapidement et à moindre coût ?
La question est légitime.
La réponse, elle, est nettement plus complexe.
Derrière la vitesse, des enjeux largement sous-estimés
Si l’efficacité apparente de l’IA séduit, elle masque des dimensions fondamentales qui dépassent largement la simple production de phrases : la compréhension fine du contexte, la responsabilité éditoriale, la fiabilité du message diffusé, ainsi que les objectifs business. Autant d’éléments qui ne relèvent pas d’un calcul statistique, mais d’une analyse humaine.
Prendre un peu de recul face à l’enthousiasme technologique permet de mieux comprendre ce que l’IA sait faire, ce qu’elle ne sait pas faire, et surtout pourquoi son efficacité dépend presque entièrement de la compétence de la personne qui la pilote.
L’IA ne comprend pas : elle reproduit
Les outils d’IA générative reposent sur des modèles statistiques avancés, capables de calculer la probabilité d’enchaînement des mots à partir de gigantesques volumes de données existants. En revanche, ils ne comprennent ni votre activité, ni vos contraintes spécifiques, ni vos enjeux stratégiques, ni votre environnement humain, social ou économique.
Autrement dit, l’intelligence artificielle ne rédige pas au sens professionnel du terme.
Elle imite.
Cette distinction devient déterminante dès que l’on entre dans des contextes sensibles ou stratégiques. C’est le cas dans la rédaction des procès-verbaux d’un CSE : un texte peut être formellement correct, tout en étant juridiquement fragile, socialement maladroit ou politiquement risqué.
Des effets contre-productifs dans les contenus à enjeu
La même logique s’applique au marketing numérique, à la communication institutionnelle ou aux contenus à fort enjeu business. Un message mal hiérarchisé, insuffisamment contextualisé ou formulé sans discernement peut produire l’effet inverse de celui recherché, voire nuire durablement à l’image d’une marque ou d’une organisation.
Dans ces domaines, chaque mot compte. L’intention, l’angle choisi, le niveau de précision ou même un silence peuvent avoir plus d’impact qu’un long paragraphe parfaitement réalisé sur le plan syntaxique. C’est la raison pour laquelle on ne confie pas un travail de rédaction à un laborantin et une analyse chimique à un rédacteur.
Le gain de temps : une promesse largement relative
L’argument central en faveur de l’IA reste le gain de temps. Dans la pratique, ce gain est rarement absolu, car un contenu généré automatiquement nécessite presque toujours :
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une lecture attentive,
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des corrections de fond,
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une adaptation au ton et à l’identité de marque,
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une vérification factuelle,
-
une reformulation.
Ce temps de contrôle n’a rien d’accessoire. Il conditionne directement la qualité finale du message. Sans ce travail humain, l’IA produit des textes standardisés, interchangeables et pauvres en valeur ajoutée. Et c’est la raison principale de l’évolution du travail du rédacteur vers un travail d’éditeur et de relecteur/correcteur.
Le contexte : l’angle mort des modèles génératifs
L’un des points les plus sensibles concerne la compréhension du contexte. Une IA est capable de restituer des mots, mais elle peine à capter :
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les sous-entendus,
- les allusions à un historique,
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les tensions implicites,
-
les priorités réelles,
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la dynamique d’un échange ou d’un environnement.
En communication et en marketing, ces éléments sont centraux. Une phrase peut être techniquement correcte tout en étant stratégiquement contre-productive. Le choix d’un mot, d’un angle ou d’un niveau de nuance n’est jamais neutre.
La comparaison avec la musique est parlante : une partition peut être parfaite sur le papier, mais sans interprétation, elle reste froide, mécanique et sans âme. Toutes ces subtilités sont difficiles à cerner lorsqu’on reste à la surface. Mais lorsque les sujets et les enjeux deviennent complexes, elles font toute la différence. Ces nuances, portant parfois sur des points cruciaux, méritent peut-être encore plus de vigilance dans le cas de documents synthétiques que de documents in extenso.
La responsabilité éditoriale ne se délègue pas
Un autre aspect souvent sous-estimé concerne la responsabilité éditoriale. Publier un contenu engage une entreprise, une marque et parfois même juridiquement ses dirigeants.
L’intelligence artificielle, elle, n’assume aucune responsabilité.
Elle ne vérifie pas ses sources.
Elle ne mesure pas les conséquences d’un propos.
Dans des domaines comme le droit social, le marketing B2B, la communication RH ou la stratégie commerciale, cette absence totale de discernement représente un risque réel. En d’autres termes, la valeur d’un rédacteur humain réside aussi dans sa capacité à arbitrer, à nuancer et à prendre position. Par exemple, un rédacteur comprendra qu’il ne doit pas atténuer l’ironie d’un propos ou minimiser un propos. Dans tous les cas, les parties prenantes voudront que l’ironie, l’attaque personnelle voire le dénigrement apparaisse tel quel. Un LLM reformulera quasi toujours pour répondre aux consignes.
Piloter l’IA sans expertise : un risque majeur
Utiliser l’IA sans compétence éditoriale revient donc à confier un avion de ligne à une personne qui connaît tous les tableaux de bord par cœur, mais n’a jamais piloté. Les commandes sont présentes, les voyants aussi, mais sans formation, sans expérience et sans capacité d’analyse, le danger est évident.
L’IA fonctionne exactement de la même manière. Elle connaît les manuels d’utilisation, elle connaît la théorie, elle sait appliquer des consignes… Mais elle ne peut pas apprécier une situation, la nature d’un échange, les hésitations, etc.
Le prompt : un savoir-faire à part entière
Par ailleurs, l’efficacité d’un outil d’IA dépend presque entièrement de la qualité du prompt. Ou formuler une invitation pertinente n’a rien d’intuitif. Cela suppose de savoir :
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clarifier un objectif,
-
hiérarchiser les informations,
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cadrer le ton et le niveau d’expertise attendu,
-
anticiper les biais du modèle,
-
corriger les dérives de sortie.
Le prompt Engineering relève déjà d’un véritable savoir-faire professionnel. Sans cette maîtrise, l’IA génère des textes séduisants en surface, mais faibles sur le fond. Dit autrement, l’IA peut rédiger, comme un stagiaire consciencieux qui n’a pas encore saisi ce qui est en jeu.
IA, SEO et exigences d’EEAT
Quittons la rédaction professionnelle de documents tels que des procès-verbaux, des synthèses et parlons des textes produits pour alimenter, par exemple, le blog d’un site internet. Les moteurs de recherche évoluent rapidement, et Google insiste de plus en plus sur les critères d’EEAT : expertise, expérience, autorité et fiabilité. Un contenu produit massivement par IA, sans valeur humaine ajoutée, peine à répondre durablement à ces exigences.
Les algorithmes identifient de mieux en mieux les textes génériques, redondants ou déconnectés d’une expérience réelle. Contrairement à une idée encore répandue, le SEO – oui, oui, il existe toujours – ne consiste pas à produire beaucoup de contenu, mais à produire du contenu pertinent, crédible et réellement utile.
Ce que l’IA peut faire… et ce qu’elle ne fera pas
L’intelligence artificielle peut être un excellent outil pour :
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structurer une première ébauche,
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explorer des angles,
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reformuler,
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accélérer certaines tâches.
En revanche, elle ne définit ni une stratégie éditoriale, ni un positionnement de marque, ni une hiérarchie des messages. Ces choix relèvent de l’analyse métier, de la connaissance du marché et de l’expérience terrain.
Mais prenons le sujet autrement : pensez-vous qu’avec l’IA, un bon menuisier peut devenir un bon rédacteur ?
Un professionnel de la rédaction et du marketing digital ne se contente pas d’écrire. Il filtre, sélectionne, hiérarchise et anticipe. Il sait quand utiliser l’IA, et surtout quand ne pas l’utiliser.
L’Intelligence artificielle comme amplificateur, pas comme solution miracle
Pour conclure, la technologie doit toujours être encadrée, contrôlée et intégrée dans une méthode solide. Les organisations les plus matures ne sont pas celles qui accumulent les outils, mais celles qui savent précisément pourquoi et comment elles les utilisent.
L’intelligence artificielle n’est ni une menace, ni une solution miracle. Elle agit comme un révélateur : aujourd’hui, la valeur ne réside plus dans la simple capacité à produire du texte, mais dans la capacité à lui donner du sens.
Comprendre cela change profondément la manière d’aborder l’IA.

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